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Le blog d'Emmanuelle

« Ta gueule la grosse » : du racisme anti-gros à l’oppression des femmes

15 Mai 2013 Publié dans #Femmes

Aussi loin que remonte ma mémoire, mon poids a toujours été un problème. C’est comme une ombre dans votre vie. Honteuse. Taboue. Qui vous colle à la peau, qui vous suit en permanence, ne vous laissant jamais de répit. Vous empêchant – vous en êtes persuadée – d’être complètement heureuse. Ce poids, c’est surtout dans la tête qu’il faut le porter. Il est là, tous les jours, et vous voyez chaque événement à travers son prisme déformant. Ces regards, ces jugements, ces rejets : pas de doute, c’est lui qui en est la cause, vous le savez. Ca vous obsède. Par tous les moyens, vous tentez de vous en débarrasser. En vain : vos kilos perdus reviennent, souvent plus nombreux, s’accrochent comme des stigmates que vous êtes condamnée à porter toute votre existence. Quelle malédiction s’abat donc sur vous ? Vous connaissez la réponse, elle s’exprime partout dans les magazines, les pubs, même chez le médecin, mais l’admettre vous torture : vous n’avez aucune volonté. D’ailleurs, vous êtes nulle. Pourtant, autour de vous, vous en avez des exemples de personnes aux corps minces, fermes, sculptés. Voilà des gens beaux et plein de volonté !

« Pour la sociologue américaine M. Mackenzie, cette idéologie du "self-control" exprime une des valeurs morales les plus profondes de la culture américaine. La traduction corporelle de cette idéologie en est le corps mince qui devient la preuve visible de la maîtrise de soi. Le gros est soupçonné de laisser-aller et de manque de volonté. Il s’en trouve honteux et cherche à s’en cacher. » Quand on en arrive à être coupé de ses sensations alimentaires, remplacées par des idées préconçues qui tiennent lieu de mode d’emploi des repas, quand s’alimenter devient une souffrance, une lutte de tous les instants, c’est bien que quelque chose cloche. Comment en sommes-nous arrivés là ? J’ai l’impression que la culture blanche occidentale dominante, qui se répand malheureusement dans tous les pays du globe grâce à la mondialisation, nous coupe chaque jour plus profondément de ce que j’appellerais, avec des pincettes, la nature. C’est une culture de domination. Il s’agit de s’affranchir des contraintes « naturelles ». De contrôler les maladies, les animaux, le climat, nos émotions, notre corps, notre alimentation. Ce contrôle s’infiltre partout : dans les normes pour la fabrication du fromage (avec une cuve en métal, pas en bois !), le suivi des gamins dès le plus jeune âge, les cinq fruits et légumes par jour, l’injonction au sport, les sentiers de promenade balisés… Notre environnement devient aseptisé, oui, mais contrôlé. Comme on applique une crème antirides sans avoir de rides, on efface, avant même leur apparition, toutes traces de contingences extérieures sur nos vies et sur nos corps. Exit la vieillesse et la mort, soigneusement cachées, pudiquement tues. « La minceur est devenue synonyme de maîtrise du corps et donc de soi-même. Le corps exprime désormais le contrôle de ses émotions, de ses pulsions et de ses faiblesses. Il prouve ainsi la supériorité de l’esprit sur le corps. La domination du corps par la volonté. » Ainsi est domptée la nature. Et les déviants désignés à la vindicte populaire : paresseux, sans volonté, bref, des loosers.

« Tant que vous resterez convaincu qu’ils ont raison, vous vous comporterez en coupable et vous vivrez dans la honte de ce que vous êtes. Et vous continuerez à vous sentir inférieur. » C’est le Dr Zermati, médecin du GROS (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids) qui s’exprime ainsi. « La honte vous enfermera dans le silence et vous empêchera d’aller chercher de l’aide. » Au contraire, « face à cette ségrégation dont vous êtes victime, vous devriez éprouver de la colère, de l’indignation ou de la révolte. Comme face à toutes les autres formes d’injustice ou de racisme. » Car c’est bien de racisme anti-gros qu’il s’agit. « Il n’y a qu’une raison pour que vous ne réagissiez pas à toutes ces manifestations d’exclusion, c’est que vous pensiez vous-mêmes qu’elles sont justifiées. Voilà le drame. Les gros ne sont pas choqués par ce racisme parce qu’ils sont les premiers à y adhérer. Voilà pourquoi ils sont des coupables muselés par la honte et deviennent incapables de se révolter et se mettre en colère. » Prenons un exemple : « Vous rappelez-vous la publicité avec cette femme toute menue assise sur le même banc qu’une obèse ? La première mange avec délectation un yaourt à 0% pendant que la seconde se goinfre d’un sandwich plein de mayonnaise. Quand la maigrelette se lève, la vilaine obèse, de tout son poids, fait basculer le banc et s’effondre par terre. N’importe quelle minorité, ainsi ridiculisée, aurait déposé une plainte pour images et propos injurieux. Sauf les gros, qui rient jaune et baissent les yeux tout honteux qu’ils sont. »

Le parallèle me saute aux yeux : la situation des femmes. Leur corps scandaleusement objetisé dans les publicités, les clips, les magazines ou les émissions de télé. Leur parole dévalorisée. Leurs capacités intellectuelles infériorisées. Pourquoi les femmes ne se révoltent-elles pas ? Pourquoi ne voient-elles pas le machisme le plus criant qui est souvent là, juste sous leur nez ? Parce que – c’est mon point de vue, mais pas seulement – elles ont intériorisé cette discrimination. Depuis leur naissance, le monde leur hurle qu’elles sont inférieures et que c’est normal. Comme pour les gros, l’individualisme de notre société renforce leur sentiment d’exclusion. Les empêche de voir que leur situation n’est pas individuelle mais collective. Que cette oppression, cette domination, des millions de femmes la subissent comme elles. Et cette culture de contrôle du corps, c’est d’abord sur les femmes qu’elle s’exerce. Ce sont elles qui subissent violemment le rejet social suscité par un corps insuffisamment proche des standards actuels. Elles dont le tour de taille ou de poitrine suffit pour les clouer au pilori. Pourtant, « inexorablement, sans que rien ne vienne l’empêcher, l’écart entre le corps idéal et le corps réel ne cesse d’augmenter, rendant la beauté de plus en plus inaccessible. »

Ca ne nous empêche pas de continuer à alterner les régimes qui resserrent l’étau de notre oppression et accentuent notre mal-être. De souffrir, en silence surtout, et de nous mépriser chaque jour davantage. Pour atteindre un idéal qui s’éloigne de plus en plus. Un idéal pur produit de notre culture dominante qui est folle et nous conduit vers le gouffre. On continue de participer à la ségrégation, par le regard que nous portons sur les gros, et sur nous-mêmes. Et je pourrais répéter cette même phrase en remplaçant le mot « gros » par « femmes ». Le sentiment d’infériorité est terrible dans les deux cas. Il nous paralyse. Ne nous jugeant pas légitime pour faire entendre notre voix, nous préférons nous taire. Bloquées par la honte ou un sentiment de culpabilité. Nous devons d’abord prendre conscience de tout cela. C’est difficile. Mais quand on commence, ça réveille au fond de nous une colère sourde. Une colère qui nous fait sortir de notre situation individuelle pour voir la situation collective. Le premier pas pour construire, ensemble, la révolte. Oui, la tâche est immense. Oui, il est grand temps de s’y mettre.

Toutes les citations sont extraites de l'excellent livre du Dr Zermati "Maigrir sans régime", éditions Odile Jacob.

Edit, le 16 mai 2013 : J'ai utilisé l'expression "racisme anti-gros" car elle était utilisée dans le bouquin et qu'elle me semblait appropriée pour témoigner de la force de la discrimination sociale que subissent les personnes grosses, en particulier les obèses, comme l'attestent de nombreuses études. Néanmoins je comprends que ce terme puisse choquer les personnes victimes de racisme basé sur la couleur de peau qui considèrent que l'oppression basée sur le poids est très différente. Je ne sais pas pourquoi, j'ai du mal avec le mot "grossophobie" que j'ai préféré ne pas employer. Je maintiens cet article avec les termes originaux, en ajoutant cette précision et en en prenant bonne note pour l'avenir.

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web design 24/02/2014 09:57

Racism cannot be accepted in any form, especially against women. You can read about many reports of the racial remarks against women and the male dominated society does not care much about that. That is the reason for many movements that happen across this world against racism.

i. 14/07/2013 04:01

A lire absolument, à ce sujet, un recueil de textes paru il y a déjà quelques années, trouvable ici:
http://infokiosques.net/spip.php?article359

Emmanuelle 15/07/2013 14:57

Merci beaucoup ! Je regarderai ça avec intérêt.

Aristide Du Saur De Saygons 17/05/2013 01:02

C'est intéressant. J'ai juste un peu peur qu'à force d'aborder la question des dominations sous l'angle exclusif d'un refus énervé de la notion-même de discrimination, et des particularismes en concurrence (les autres commentaires en sont un saisissant exemple), quelqu'un finisse bientôt par me taxer de "raciste anti-cons", ou d'idiophobe - ce qui revient strictement au même.
Mais je grince, il serait temps d'aller me huiler.

Ms Dreydful 16/05/2013 09:44

Bonjour,

Je rejoindrais tout à fait Aurel en disant que je souscris bien évidemment à votre article, excepté de l'emploi de ce terme de racisme anti-gros.
Je suis une femme noire plutôt grosse, donc voir que l'une des oppressions que je subis est minimisée par l'emploi de termes inexacts pour d'autres oppressions, ça m'énerve.
Votre réponse à Aurel est bien trop légère : même si le principe d'oppression est le même, chacune est différente. Utilisez grossophobie ou oppression envers les personnes grosses. Je ne connais pas ce Dr Zemati, mais là vous choisissez de reproduire et accepter un biais de sa pensée.
Evitez de reconduire l'oppression d'autrui, juste pour faire comprendre la votre.

Emmanuelle 19/05/2013 11:11

Je comprends, vous avez raison. Je n'utiliserai plus cette expression.

Aurel 18/05/2013 19:21

Pour clarifier mon propos, je pense que la définition 2 ne devrait pas être employée. Le mot "race" a un sens bien précis. C'est un mot qui est utilisé en zootechnie, qui signifie que l'on parle de caractères héréditaires.

Ma remarque n'est pas purement savante et étymologique. Son importance peut se montrer avec vos propres exemples. Vous avez employez les expressions "racisme anti-gros" et "oppression des femmes". Pourquoi n'avez vous pas dit "racisme anti-femmes" comme vous parlez de "racisme anti-gros" ? Parler d'oppression des femmes, de patriarcat, de misogynie, ou de sexisme plutôt que de "racisme anti-femmes" n'est en rien diminuer les souffrances que l'on subit en tant que femmes. De même parler d'oppression des gros plutôt que de "racisme anti-gros" ne diminue en rien les souffrances que subissent les personnes en surpoids.

Le racisme a sa propre histoire, avec la traite des noirs, les plantations, la ségrégation raciale aux USA, l'apartheid sud-africain, l'antisémitisme et la Shoah. Ce n'est pas diminuer l'importance de la souffrance des rondes que de dire que ce qu'elles subissent n'a pas grand chose à voir avec ça. Vous même vous le reconnaissez implicitement puisque vous dites que l'oppression des gros a plus à voir avec l'oppression des femmes qu'avec celles des noir-e-s.

En dehors des questions historiques, le problème est le suivant : si l'on se met à appeler toutes les discriminations "racisme" nous n'aurons plus de mot pour désigner ce que l'on appelait originellement racisme.

Emmanuelle 16/05/2013 10:07

Bonjour,

je comprends que ce terme puisse sembler inapproprié, c'est bien possible qu'il le soit. En revanche, j'ai du mal à comprendre en quoi l'utiliser minimiserait l'oppression que vous subissez. Je suis d'accord que, comme vous dites, si le principe d'oppression est le même, chacune est différente. Si je fais le parallèle entre celle subie par les gros et celle subie par les femmes, je suis néanmoins consciente qu'elles sont différentes.
De nombreuses études ont montré que les personnes obèses subissent une discrimination sociale très forte, que ce soit à l'école, à l'université ou pour accéder à un emploi par exemple. La souffrance engendrée par ce rejet est immense. Le terme grossophobie me semble lui trop léger pour décrire pareil rejet. Voilà pourquoi j'ai repris le terme racisme anti-gros. En réponse à Aurel, contrairement aux gros, il ne me semble pas que les blancs ou les intellos soient victimes de cette ségrégation sociale. Ca n'a donc rien à voir. Je n'utilise donc pas le terme de "racisme" à la légère.
Et voici ce que dit le Larousse à la définition de "racisme" :
1. Idéologie fondée sur la croyance qu'il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les "races"; comportement inspiré par cette idéologie
2. Attitude d'hostilité systématique à l'égard d'une catégorie déterminée de personnes
Je crois que notre désaccord réside là : vous prenez la définition 1, et moi la 2.
Je suis désolée si cela vous blesse, j'y ferai plus attention dorénavant.

Aurel 15/05/2013 22:52

Bonjour,

Je souscrit dans une large mesure à ce que vous dîtes. Simple remarque de forme en passant : pourquoi ne pas avoir titré de l'oppression des gros à l'oppression des femmes ?

L'expression "racisme anti-gros" me semble inappropriée. Personne n'a jamais prétendu que les personnes en surpoids forment une race. A employer ce genre d'expression bâtardes, on vide de leurs sens les concepts. C'est la porte ouverte aux "racisme anti-blancs", "racisme anti-intellos" et que sais-je encore.

Emmanuelle 16/05/2013 09:20

Bonjour,

l'expression "racisme anti-gros" est celle employée par le Dr Zermati dans son bouquin dans lequel j'ai puisé abondamment pour écrire ce billet. Il ne s'agit bien sûr pas d'assimiler les gros à une race, mais le principe est le même : une catégorie de personne est considérée, sur la base de critères physiques, comme inférieure aux autres.