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Le blog d'Emmanuelle

Mon combat fondamental

2 Août 2014 Publié dans #A gauche, #Ecologie, #Femmes, #Un nouveau monde en marche, #Social

Ce coup-ci, je l’ai trouvé.

C’est vers l’âge de quatorze ans que j’ai eu ma première prise de conscience qu’il y avait un truc qui clochait dans ce monde. J’avais regardé un reportage d’Envoyé Spécial sur la Corée du Nord, où l’on voyait des enfants mourant de faim chercher des miettes de nourriture dans la boue. Après l’émission, je suis allée me coucher. Le lendemain matin, seule dans ma chambre, toute l’horreur de ce que j’avais vu la veille s’est soudain exprimée et j’ai pleuré longuement en hurlant "pourquoi ?!".

Depuis, de prise de conscience en prise de conscience, de nouvelles injustices se sont faites jour, chacune me conduisant à me demander comment je pouvais faire pour lutter contre, et comment intégrer ces nouvelles données dans mon schéma global de compréhension du monde.

J’ai toujours cherché où et comment mener le combat. Face à tous ces problèmes cruciaux qui surgissaient les uns derrière les autres : génocides, chômage, luttes des classes, capitalisme, maltraitance animale, crise écologique, destruction de la nature et, plus tardivement pour moi, oppression des femmes… Et une frustration, immense : je ne pouvais pas mener tous ces combats simultanément. Parce que je ne suis qu’humaine et que je ne peux pas porter tous les malheurs du monde. Je ne peux pas être active sur tous les fronts. Alors, dilemme qui me hantait : quel est le combat fondamental ? N’y aurait-il pas un élément qui serait à la racine de tout le reste ?

Remonter vers la racine, vers la source de tout cela, c’est devenu mon objectif. En enchaînant les bouquins, en critiquant et remettant en question, toujours, dans ma tête, parfois dans mes paroles et mes actes, les luttes menées un peu partout. Sans les mépriser, oh non. Simplement, je ne pouvais m’empêcher d’en chercher rapidement les limites. Les manques. A mes yeux en tout cas.

Concrètement, j’ai choisi d’embrasser trois luttes qui m’ont semblé essentielles : la lutte sociale (en m’engageant politiquement à gauche), la lutte écologiste (en suivant des études dans ce domaine et en m’efforçant de lier le social et l’écologie, le rouge et le vert, dans mon combat et mes structures militantes) et, plus tardivement donc, la lutte féministe (en rejoignant et créant un collectif pour les droits des femmes, en y travaillant en profondeur dans ma vie de couple et en militant pour cette cause au sein de mes structures militantes et professionnelles).

Voilà où j’en étais. Jusque récemment.

Parallèlement à tout cela, j’ai ressenti la nécessité d’aller vers de plus en plus de cohérence dans tous les aspects de ma vie. J’ai des valeurs, je voulais avoir les actes qui vont avec. Doucement d’abord, parfois difficilement, parfois douloureusement, j’ai remis en question mon mode de vie et toutes mes habitudes (mon jeune âge aidant). Et, sans savoir pourquoi, sans même me poser la question, il y avait quelque chose qui m’attirait, quelque chose vers lequel je revenais régulièrement : l’éducation.

Je n’ai pas de compétence particulière en la matière, je n’ai pas de formation, personne dans mon entourage qui pratique un métier en lien avec l’éducation. Pas d’idée non plus de ce que je pourrais bien avoir à dire dessus. Pas grand monde pour en parler, notamment chez les militants de gauche. Qu’avons-nous à dire sur l’éducation ?

J’ai trouvé des choses sur l’éducation populaire (via la SCOP Le Pavé notamment), concernant donc surtout les adultes. Des choses sur les méthodes pédagogiques alternatives (Montessori, Freinet…). Sur les conditions de travail dans les écoles, les sureffectifs des classes, le manque de personnel… Et plus récemment sur l’éducation à l’environnement. L’éducation au dehors, à la nature, l’éducation en humanité. Premier déclic, grâce au bouquin de Louis Espinassous, "Pour une éducation buissonnière". J’ai décidé de laisser tomber le monde de la recherche académique dans lequel je me lançais pour me tourner vers ça : l’éducation à la nature, à l’environnement.

Là, je me retrouve, pour la première fois en tant qu’adulte, face à des enfants. Spectatrice, aussi, de l’éducation que reçoivent ces enfants. Touchée, souvent, par ce que j’y vis. Malaise. La conviction intime que quelque chose ne va pas. Qu’il y a ici une souffrance qui ne dit pas son nom, que l’on n’entend pas, que l’on ne dénonce pas. Qu’ils sont là les "sans voix" au sens littéral, les "enfants" (du latin infans (in, privatif, et fari, parler), "celui qui ne parle pas").

Je relis Shulamith Firestone, "Pour l’abolition de l’enfance", que j’avais déjà lue quelques années plus tôt, mais avec un autre regard. Et aussi Catherine Baker, "Insoumission à l’école obligatoire". Non, le problème ne vient pas de l’école. Il faut que j’aille plus loin. Alors je découvre Alice Miller, "C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant". Vertiges, incrédulité. Puis Olivier Maurel, "Oui la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires". Celui-ci je l’ai terminé hier. Ma vie ne sera plus jamais la même. J’ai trouvé mon combat fondamental. Je vous en reparlerai. Bientôt.

Elle a de jolies boucles blondes et des yeux « bleu d’amoureux ». Des yeux qui brillent si fort lorsqu’elle me confie en souriant que « c’était trop bien » cette sortie au ruisseau, cette pêche aux petites bêtes. De retour en classe, il faut noter les devoirs pour lundi sur le cahier de texte. Rester assise. Immobile. Ecrire. Se taire. Elle se retournera malgré tout, une dernière fois, vers moi et je lis toute une détresse d’enfant derrière ces petites flammes qui doucement déclinent au fond de ses pupilles : « c’était trop bien » elle me soufflera encore. Petites boucles d’or.
Mai 2014

« Lâche ça tout de suite, le coquelicot, c’est toxique ! Tu le jettes immédiatement et tu te laveras les mains en arrivant à l’école ! » La robe de poupée en pétales rouges tombe des petits doigts sur le sol bitumé.
Mai 2014

« Non mais ça va pas ?! Tu es malade ?! Tu te prends pour qui ?! Tu vas arrêter ça tout de suite ! N’importe quoi ! » L’instit hurle sur la môme tétanisée. « Elle a tiré la langue à sa voisine… »
Mai 2014

« Ils sont assis en cercle autour du foyer qu’ils ont fabriqué avec quelques pierres et des feuilles de chêne vert sèches. Très concentrés sur les points lumineux où se rejoignent les rayons du soleil en dessous de leurs loupes. L’odeur, la petite fumée : ça brûle. Je m’approche doucement. Guillaume tourne vers moi ses yeux brillants : « C’est trop bien ce qu’on fait avec toi ! Merci de nous laisser faire ça. Merci. »
Juin 2014

Extraits de mes notes d’animatrice environnement auprès d’enfants de Primaire

Mon combat fondamental

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