« Ta gueule la grosse » : du racisme anti-gros à l’oppression des femmes
Aussi loin que remonte ma mémoire, mon poids a toujours été un problème. C’est comme une ombre dans votre vie. Honteuse. Taboue. Qui vous colle à la peau, qui vous suit en permanence, ne vous laissant jamais de répit. Vous empêchant – vous en êtes persuadée – d’être complètement heureuse. Ce poids, c’est surtout dans la tête qu’il faut le porter. Il est là, tous les jours, et vous voyez chaque événement à travers son prisme déformant. Ces regards, ces jugements, ces rejets : pas de doute, c’est lui qui en est la cause, vous le savez. Ca vous obsède. Par tous les moyens, vous tentez de vous en débarrasser. En vain : vos kilos perdus reviennent, souvent plus nombreux, s’accrochent comme des stigmates que vous êtes condamnée à porter toute votre existence. Quelle malédiction s’abat donc sur vous ? Vous connaissez la réponse, elle s’exprime partout dans les magazines, les pubs, même chez le médecin, mais l’admettre vous torture : vous n’avez aucune volonté. D’ailleurs, vous êtes nulle. Pourtant, autour de vous, vous en avez des exemples de personnes aux corps minces, fermes, sculptés. Voilà des gens beaux et plein de volonté !
« Pour la sociologue américaine M. Mackenzie, cette idéologie du "self-control" exprime une des valeurs morales les plus profondes de la culture américaine. La traduction corporelle de cette idéologie en est le corps mince qui devient la preuve visible de la maîtrise de soi. Le gros est soupçonné de laisser-aller et de manque de volonté. Il s’en trouve honteux et cherche à s’en cacher. » Quand on en arrive à être coupé de ses sensations alimentaires, remplacées par des idées préconçues qui tiennent lieu de mode d’emploi des repas, quand s’alimenter devient une souffrance, une lutte de tous les instants, c’est bien que quelque chose cloche. Comment en sommes-nous arrivés là ? J’ai l’impression que la culture blanche occidentale dominante, qui se répand malheureusement dans tous les pays du globe grâce à la mondialisation, nous coupe chaque jour plus profondément de ce que j’appellerais, avec des pincettes, la nature. C’est une culture de domination. Il s’agit de s’affranchir des contraintes « naturelles ». De contrôler les maladies, les animaux, le climat, nos émotions, notre corps, notre alimentation. Ce contrôle s’infiltre partout : dans les normes pour la fabrication du fromage (avec une cuve en métal, pas en bois !), le suivi des gamins dès le plus jeune âge, les cinq fruits et légumes par jour, l’injonction au sport, les sentiers de promenade balisés… Notre environnement devient aseptisé, oui, mais contrôlé. Comme on applique une crème antirides sans avoir de rides, on efface, avant même leur apparition, toutes traces de contingences extérieures sur nos vies et sur nos corps. Exit la vieillesse et la mort, soigneusement cachées, pudiquement tues. « La minceur est devenue synonyme de maîtrise du corps et donc de soi-même. Le corps exprime désormais le contrôle de ses émotions, de ses pulsions et de ses faiblesses. Il prouve ainsi la supériorité de l’esprit sur le corps. La domination du corps par la volonté. » Ainsi est domptée la nature. Et les déviants désignés à la vindicte populaire : paresseux, sans volonté, bref, des loosers.
« Tant que vous resterez convaincu qu’ils ont raison, vous vous comporterez en coupable et vous vivrez dans la honte de ce que vous êtes. Et vous continuerez à vous sentir inférieur. » C’est le Dr Zermati, médecin du GROS (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids) qui s’exprime ainsi. « La honte vous enfermera dans le silence et vous empêchera d’aller chercher de l’aide. » Au contraire, « face à cette ségrégation dont vous êtes victime, vous devriez éprouver de la colère, de l’indignation ou de la révolte. Comme face à toutes les autres formes d’injustice ou de racisme. » Car c’est bien de racisme anti-gros qu’il s’agit. « Il n’y a qu’une raison pour que vous ne réagissiez pas à toutes ces manifestations d’exclusion, c’est que vous pensiez vous-mêmes qu’elles sont justifiées. Voilà le drame. Les gros ne sont pas choqués par ce racisme parce qu’ils sont les premiers à y adhérer. Voilà pourquoi ils sont des coupables muselés par la honte et deviennent incapables de se révolter et se mettre en colère. » Prenons un exemple : « Vous rappelez-vous la publicité avec cette femme toute menue assise sur le même banc qu’une obèse ? La première mange avec délectation un yaourt à 0% pendant que la seconde se goinfre d’un sandwich plein de mayonnaise. Quand la maigrelette se lève, la vilaine obèse, de tout son poids, fait basculer le banc et s’effondre par terre. N’importe quelle minorité, ainsi ridiculisée, aurait déposé une plainte pour images et propos injurieux. Sauf les gros, qui rient jaune et baissent les yeux tout honteux qu’ils sont. »
Le parallèle me saute aux yeux : la situation des femmes. Leur corps scandaleusement objetisé dans les publicités, les clips, les magazines ou les émissions de télé. Leur parole dévalorisée. Leurs capacités intellectuelles infériorisées. Pourquoi les femmes ne se révoltent-elles pas ? Pourquoi ne voient-elles pas le machisme le plus criant qui est souvent là, juste sous leur nez ? Parce que – c’est mon point de vue, mais pas seulement – elles ont intériorisé cette discrimination. Depuis leur naissance, le monde leur hurle qu’elles sont inférieures et que c’est normal. Comme pour les gros, l’individualisme de notre société renforce leur sentiment d’exclusion. Les empêche de voir que leur situation n’est pas individuelle mais collective. Que cette oppression, cette domination, des millions de femmes la subissent comme elles. Et cette culture de contrôle du corps, c’est d’abord sur les femmes qu’elle s’exerce. Ce sont elles qui subissent violemment le rejet social suscité par un corps insuffisamment proche des standards actuels. Elles dont le tour de taille ou de poitrine suffit pour les clouer au pilori. Pourtant, « inexorablement, sans que rien ne vienne l’empêcher, l’écart entre le corps idéal et le corps réel ne cesse d’augmenter, rendant la beauté de plus en plus inaccessible. »
Ca ne nous empêche pas de continuer à alterner les régimes qui resserrent l’étau de notre oppression et accentuent notre mal-être. De souffrir, en silence surtout, et de nous mépriser chaque jour davantage. Pour atteindre un idéal qui s’éloigne de plus en plus. Un idéal pur produit de notre culture dominante qui est folle et nous conduit vers le gouffre. On continue de participer à la ségrégation, par le regard que nous portons sur les gros, et sur nous-mêmes. Et je pourrais répéter cette même phrase en remplaçant le mot « gros » par « femmes ». Le sentiment d’infériorité est terrible dans les deux cas. Il nous paralyse. Ne nous jugeant pas légitime pour faire entendre notre voix, nous préférons nous taire. Bloquées par la honte ou un sentiment de culpabilité. Nous devons d’abord prendre conscience de tout cela. C’est difficile. Mais quand on commence, ça réveille au fond de nous une colère sourde. Une colère qui nous fait sortir de notre situation individuelle pour voir la situation collective. Le premier pas pour construire, ensemble, la révolte. Oui, la tâche est immense. Oui, il est grand temps de s’y mettre.
Toutes les citations sont extraites de l'excellent livre du Dr Zermati "Maigrir sans régime", éditions Odile Jacob.
Edit, le 16 mai 2013 : J'ai utilisé l'expression "racisme anti-gros" car elle était utilisée dans le bouquin et qu'elle me semblait appropriée pour témoigner de la force de la discrimination sociale que subissent les personnes grosses, en particulier les obèses, comme l'attestent de nombreuses études. Néanmoins je comprends que ce terme puisse choquer les personnes victimes de racisme basé sur la couleur de peau qui considèrent que l'oppression basée sur le poids est très différente. Je ne sais pas pourquoi, j'ai du mal avec le mot "grossophobie" que j'ai préféré ne pas employer. Je maintiens cet article avec les termes originaux, en ajoutant cette précision et en en prenant bonne note pour l'avenir.
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