Libérons-nous de l'emploi !
Piqué au génial Stéphane Bouzon (source : http://tripettrash.canalblog.com/archives/2013/02/07/26353231.html)
Je ne veux pas être demandeuse d'emploi. Je ne suis pas un objet, qui aurait un emploi, et en dehors de ça, aucune utilité, aucun intérêt, aucune légitimité. Je sais que j'ai été éduquée pour cela, à l'école, pendant des années. Pas pour m'émanciper, oh non, pour être employée. A quoi ça rime tout ça ? Métro boulot dodo et cætera et cætera. Le constat il est là, interroge ta famille, tes amis, tes voisins. On attend les week-ends, on attend les vacances. On rêve de voyage ou d’une retraite anticipée. « Profite de tes meilleures années » on te dit quand t’es étudiant, « parce qu’après… ». Ca fait envie ! On a hâte de quitter le foyer parental pour se lancer. Se lancer. Se lancer où ? Dans quoi ? Pour quoi ? Et d’ailleurs, pourquoi ?
Paraît qu’il y a de plus en plus de jeunes qui veulent pas y aller. Qui traînent chez papa maman de plus en plus longtemps. Dégoûtés de l’école, beaucoup. Dégoûtés de l’emploi aussi, quand ils ont eu le privilège de pouvoir y goûter. Le privilège. De foutre les mains dans le cambouis. De gratter les merdes de pigeon. De se lever la nuit pour aller astiquer des bureaux encore vides. De transporter des palettes dans un entrepôt. De participer au manège général. A la roue productiviste. A la production et au commerce d’objets toujours moins solides, toujours moins utiles, toujours plus polluants. Dont l’unique but est de maintenir un pourcentage à deux chiffres qui sera encaissé par quelques uns.
Pourtant faudrait y aller, et avec le sourire s’il vous plait. Faudrait se vendre. Comme un produit. Ben oui. C’est pas les entreprises qui ont besoin de vous et vous demandent de travailler pour elles. C’est vous qui avez besoin de thunes et leur offrez vos bras, vos jambes, votre tête. Y a des boulots moins pénibles que manut’ ou femme de ménage. Au moins on est au chaud, le cul à son bureau. A s’abîmer les yeux, le dos, les nerfs. Cherchant vainement, si on y pense, le sens de ce qu’on fait. D’autres c’est vrai gèrent des projets. Des projets. C’est tout plein de jargon qui sonne bien à l’oreille. Excellence, ambition, réussite, proactif, partenaire, compétence, plan de sauvegarde de l’emploi. La blague. Ils en sont à faire des plans pour sauvegarder l’emploi. Ben oui, le con se barre. Il se fait la malle. Mieux : il disparaît. La productivité a explosé, les machines se sont peu à peu substituées à nous, les usines ont été délocalisées là où les gens sont mal payés et l’environnement piétiné. Le chômage explose. Encore. Toujours. Faudrait se battre alors – Non ! Quelle horreur ! Plus d’emploi ! Que va-t-on faire ? – pour en ravoir. Faudrait lutter pour aller le chercher ce putain d’emploi. N’importe quoi, pot de fleur au milieu d’un hall tiens, teneur de panneau, mannequin pour une pub de bouffe pour chien – si t’es une femme, même pas besoin de montrer ta tête, tes seins suffisent. C’est pas comme si on était de passage sur Terre. C’est pas comme si on vivait qu’une fois. Oui, la vie est ce que nous avons de plus précieux, mais nous devons la passer à nous faire chier. Libertaire ! je vous entends me dire. Si tout le monde fait ce qu’il veut, où va-t-on ? Je sais pas, mais si tout le monde continue comme ça, je sais où on va. Tout droit au fond du gouffre. Le taux d’extinction des espèces augmente toujours. On bétonne partout, on détruit tout. L’eau, l’air, la terre, la mer… On bouffe de la merde, littéralement. « Elle veut revenir à la bougie » on grincera. Sombre abruti. C’est toi qui va y revenir à la bougie, si on continue de gaspiller l’énergie.
Je serai dans la rue le 5 mai, parce qu’il n’y a rien de plus important que de se retrouver, ensemble, pour se porter. S’exalter. S’encourager. Même si on a pas tous les mêmes idées. Je serai à Notre-Dame-des-Landes, le 11 mai. Parce que contre le dogme de la mobilité, de la vitesse, je défends la réappropriation de nos territoires et de notre temps. Où va-t-on s’y vite ? Et si on s’arrêtait, là, pour y réfléchir ? Si on le faisait vraiment, le fameux pas de côté ? Si les plus de 3 millions de chômeurs n’y retournaient pas, dans ce monde de l’emploi ? On m’opposera des arguments. « L’emploi ça permet d’avoir une vie sociale, ça permet de se sentir utile, de donner un sens à sa vie. » Certes. Mais c’est dans le monde tel qu’il est aujourd’hui qu’une personne sans emploi est privée de ces choses. Pourquoi ne pourrait-on avoir de vie sociale d’une autre manière qu’en vendant sa force de travail au capital ? Pourquoi ne pourrait-on avoir un sens à sa vie autrement qu’en aliénant son travail pour des intérêts financiers qui ne sont pas les nôtres ? « Et comment on va faire pour avoir un toit, pour se nourrir ? » Plus de 3 millions, plus les retraités et les jeunes, ça en fait des têtes, des bras, des jambes, pour organiser, fabriquer, transporter. « C’est utopique. » En effet, ça l’est. Mais je suis pas la première à y penser. A vouloir envoyer paitre ces apôtres de St Turbin. « C'est une réflexion de petite bourgeoise. » Peut-être, parce que j'ai le privilège d'avoir du temps pour réfléchir, suis-je considérée comme une petite bourgeoise. Et alors ?
Je voudrais faire l’éloge de la fuite. Pas forcément de façon exclusive, pas en excluant les autres possibilités. Mais tout de même je me dis : on peut combattre le pouvoir frontalement, mais c’est pas nous qui avons les armes, et personnellement j’ai pas tellement envie de mourir en martyr. On peut essayer de le prendre par d’autres voies, les élections par exemple, en espérant qu’un gouvernement vraiment de gauche ne trahisse pas comme tant d’autres. Mais on peut aussi, c’est mon hypothèse, s’y soustraire. Peut-être pas totalement, mais autant que possible. Ne pas prendre de crédit par exemple, c’est donner moins de prise au pouvoir pour qu’il s’exerce sur nous. Ne pas être dépendant du dernier gadget à la mode, c’est aussi se libérer de la contrainte de devoir gagner de l’argent pour se l’acheter. Et comme ça, petit à petit, on peut se libérer de plus en plus. Se retrouver, avec d’autres personnes, et créer des espaces(-temps) de liberté. Les agrandir. Lier entre eux ces différents espaces(-temps). Qui petit à petit, s’étendront, suivant un phénomène de percolation. Jusqu’à un seuil où ils deviendront majoritaires. C’est très théorique tout ça. Ça parait en tout cas. Mais je crois que c’est ce que nous faisons déjà un peu partout, avec, par exemple, le Mouvement Colibris. Avec les médias alternatifs. Avec les AMAP. Multiplier ces exemples concrets, à l’heure où de plus en plus de personnes se retrouvent au chômage, c'est une nécessité. Et je crois que, plus que d'appeler au combat, ça trouvera auprès des gens un réel écho. Construisons tout de suite le monde que nous voulons. Ne perdons pas nos vies à essayer de les gagner !
Edit le 3 mai 2013 : En relisant la fin de mon article, je me rends compte qu'on pourrait croire que j'incite à ne pas lutter. Au contraire, le combat est indispensable ! La bataille des idées, la lutte politique, est essentielle ! Ce que je voulais dire c'est que les gens qui ne sont pas forcément réceptifs au discours de lutte (j'en connais beaucoup) pourraient être sensibilisés par un discours de "fuite" (au sens positif que je donne à ce mot).

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