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Le blog d'Emmanuelle

Pour des chemins buissonniers

2 Mars 2014 Publié dans #Ecologie, #Femmes, #Un nouveau monde en marche

Ce matin, j’ai été terrassée. Par Terrasson. François. Un bonhomme extraordinaire celui-là, incroyable de penser que jusqu’à hier je ne le connaissais pas. Je viens de finir son bouquin « La peur de la nature ». Une claque. Une grande claque. De celle qui vous remet en cause votre grille d’analyse du monde. Et qui fait des liens, qui jette des ponts, entre, en vrac, vos combats fondamentaux, vos émotions, vos ressentis, vos peurs, vos amours…

Je ne me vois pas vous en livrer une synthèse. Il faut le lire en bloc le garçon, passer par ses chemins tortueux, un terme qui devrait n’avoir rien de péjoratif, car où trouve-t-on désormais de tels chemins, si ce n’est dans la nature, la pleine nature, la surprenante, la dérangeante… bien loin de nos aménagements rectilignes qui éteignent d’entrée la moindre étincelle de vie dans nos yeux et nos cœurs.

Terrasson nous explique un monde où, comme dans les parcs naturels, nos sensations deviennent balisées, nos émotions cantonnées dans des réserves. Quelle place pour le naturel, c’est-à-dire le spontané, ce qui échappe à notre volonté ? En acceptant de créer des réserves, nous acceptons avant tout que c’est fichu, que nous avons perdu. Nous validons le fait qu’à part quelques réserves, le « développement » ne peut se faire que contre la nature. Et que demeure-t-il du sentiment de nature, de sa beauté, sa force, sa puissance, dans un paysage aux frontières bien délimitées qui vous accueille avec un grand panneau d’entrée sponsorisé par le ministère de l’environnement ? Ces sentiers d’interprétation, qui vous indiquent quoi regarder, quand, comment, c’est ici qu’il faut s’extasier. Et ne marchez pas là, il y a une fleur protégée. Que sauvons-nous ainsi ?

En aménageant la nature, mais aussi malheureusement en voulant sincèrement la protéger, nous la détruisons et nous détruisons avec notre humanité. Notre espèce, incapable d’accepter qu’elle est animale, qu’elle vit et palpite, que non, tout ne doit pas être rationnel et carré, elle crève de trouille et elle le nie. Virez-moi toute cette broussaille ! Virez-moi ces bestioles ! Virez-moi ces rides ! Virez-moi ces vieux ! Cachez-moi ces malades ! Eteignez la vitalité, éteignez la flamme, éteignez le désir – le vrai, celui qui brûle – dégagez ces gonzesses ! Elles sont la preuve que nous ne sommes pas des ordinateurs, que nous sommes faits de chair et de sang, c’est intolérable ! Dominons-les ! Soumettons-les ! Et avec elles, aussi, la spontanéité enfantine, la joie de vivre, le rire à gorge déployée !

J’avais écrit un texte un jour de juillet 2011, dans un train. D’une traite, sur une feuille de brouillon au stylo rouge, ça m’était venu d’un coup. C’était pour moi les prémisses d’un éveil de conscience qui ne devrait jamais s’arrêter.

Manifeste pour la sensibilité

"On fait de nous des machines. Sans émotions, sans compassion, sans empathie. Une guerre est en cours. Une guerre contre l’humain en nous. Une machine ne réfléchit pas, une machine ne ressent pas, une machine n’éprouve pas. On nous balance des chiffres, toute la journée. Et on attend de nous des chiffres en retour. Et, ce faisant, on occulte tout le reste. Nous fonctionnons sur un mode automatique la plupart du temps. Le fameux métro-boulot-dodo. Mais c’est valable quand on fait ses courses, quand on regarde ses mails, quand on écoute les actualités. Partout, le sentimentalisme, la sensiblerie, sont décriés. On est invité à garder ça pour soi. Ne pouvant plus exprimer notre sensibilité, nous cherchons désespérément le réconfort dans l’amour. Mais nous ne savons même plus aimer. Nous faisons de l’autre notre propriété, nous le faisons nôtre, en exigeant un droit de regard sur sa vie. Nous cherchons le bonheur en vain, emprisonnés dans un carcan brutal qui nous maintient à l’état de machine. Ce monde court à sa perte, nous le savons.

Nous savons pertinemment que nous allons dans le mur. Mais nous y allons quand même, pourquoi ? Les arguments logiques, les preuves, les chiffres, pas de problème, nous les avons en quantité. Et pourtant ils n’ont pas d’effet. Ils n’ont pas d’effet parce qu’ils se heurtent à une idée profondément ancrée en nous : la fatalité. Ils glissent sur l’apathie qui caractérise les machines que nous sommes devenues. Je vais parler à présent en mon nom, mais j’ai l’espoir de trouver un écho en chacun de vous. Je suis une personne sensible. Et je le revendique. Mieux : cette sensibilité, je la brandis comme une arme. Une arme contre l’indifférence. Cette sensibilité, c’est ce qui fait de nous des humains. Nous sommes des êtres sensibles, et c’est cela qui définit les êtres vivants.

Puisque les arguments, la logique, la raison, ne touchent pas l’humain qui est en nous, exprimons notre sensibilité. Étendons-la, à tous les niveaux possibles. Accordons-nous le droit de ressentir notre environnement, nos émotions, nos désirs. Soyons sensibles aux autres, à tous les autres. Et pas seulement aux êtres humains, mais à tous les êtres sensibles. Pour qu’enfin l’humanité mérite ce nom. Pour ne plus survivre en machine mais vivre en humain."

J’en ai parcouru du chemin depuis et j’en parcours encore. Tortueux, évidemment. Buissonnier surtout. Car pour se battre pour des chemins buissonniers, quoi de mieux que de passer... par des chemins buissonniers ?

A lire !!

François Terrasson, La peur de la nature

Louis Espinassous, Pour une éducation buissonnière

Pour des chemins buissonniers

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